Je vais être franc avec vous : entre les orages violents, les distances sous-estimées et des sections de rivière que je découvrais pour la première fois, cette expédition a été l'une des plus difficiles de ma carrière. Ce que je vais vous raconter aujourd'hui n'est ni un exploit, ni une réussite technique. C'est l'histoire d'une sortie en nature où j'ai dû abandonner mon canot, affronter le froid et lutter jusqu’aux petites heures du matin.

Ce n'est pas une histoire d'aventure. C'est une leçon de respect.

La préparation : Le calme avant la tempête

Tout commence par un projet d'exploration classique dans le Nord du Saguenay. L’objectif : traverser un territoire sauvage en autonomie complète sur la rivière Péribonka, en traçant une boucle. J’avais tout : la carte, l’équipement, l’expérience et même un « ange gardien » (mon contact de sécurité) qui connaissait mes plans A et mes plans B.

Le matin du départ, rien d'inquiétant. J'ai déjà guidé des groupes dans des conditions extrêmes. Je connaissais mes limites. Du moins, c’est ce que je pensais.

L'accumulation : Le poids des décisions

Dès le début, la nature impose son rythme. Un portage de 500 mètres à travers une forêt dense — sans sentier, juste des troncs et des rochers humides. En expédition, il ne faut jamais oublier que chaque calorie brûlée est une marge de manœuvre en moins pour la fin de journée. L’effort n’est pas le problème ; c’est l’accumulation.

Puis, le ciel change. Des masses noires s'accumulent. Le tonnerre gronde. Premier principe de sécurité : dès qu'on entend le tonnerre, on est à risque. L'orage passe, mais il laisse derrière lui un moral entamé, une énergie en baisse et un horaire totalement éclaté.

Le point de non-retour : L'imprévu cartographique

Quelques kilomètres plus loin, je tombe sur une section que j'avais mal évaluée. Ce que je pensais être une portion gérable s'avère être un ravin encaissé : une chute suivie d'un rapide de classe R5 continu sur 5 kilomètres. Trop étroit, trop boueux, trop dangereux.

J'avais alors deux choix, forcer le passage ou sacrifier mon embarcation. J’ai fait ce que 10 ans de terrain m'ont appris :j'ai sacrifié le confort pour la sécurité.

Vider le canot, ne garder que le strict minimum (trousse de secours, abri, eau, cartes).

4 heures de marche forcée dans une forêt brûlée, entre arbres calcinés et racines instables, harcelé par des milliers de mouches.

Quand le corps dit stop

À 20h00, j'atteins enfin le point de rendez-vous. Mais le défi n'est plus le terrain, c'est la température. Trempé depuis le matin, mon corps entre en hypothermie. Les frissons deviennent des spasmes incontrôlés.

Dans l'urgence, j'ai dû sacrifier mon équipement pour rester en vie :

Allumer un feu malgré l'humidité ambiante.

Couper mon sac étanche en deux pour m'en faire une couverture d'urgence.

Attendre, en boule près des flammes, que la chaleur revienne.

L’expérience ne vous immunise pas

Ce jour-là, je n'ai rien conquis. J'ai simplement compris une fois de plus que la sécurité n'est jamais un acquis définitif. On peut être le mieux équipé du monde, avoir des plans de secours et des années d'expérience, il restera toujours une part d'inattendu.

La véritable compétence en voyage — comme dans la vie — n'est pas de suivre un plan coûte que coûte, mais de savoir changer de plan sans perdre son cap. Choisir de durer plutôt que de gagner.

C’est ce que j’essaie de transmettre à travers mes guides et ma chaîne, non pas des certitudes, mais des réflexes. Apprendre à lire le monde quand le sol se dérobe sous vos pieds.